Énergie : la course à la souveraineté

Tribune de Nicolas Ugalde-Lascorz, Directeur Général VDN
Ça ne surprendra personne, l’avenir des grandes puissances mondiales passera par la technologie et la capacité à la maîtriser. Utiliser la technologie, c’est bien, mais en être un acteur c’est autre chose. Aujourd’hui, les semi-conducteurs se fabriquent à Taïwan, les grands modèles d’intelligence artificielle se développent aux États-Unis et en Chine, et les centres de données qui font tourner cette économie numérique poussent un peu partout, et nous regardons le train passer, Productivité, emploi, développement économique, ce sont ces wagons que ces grandes puissances ont su accrocher au train de la technologie dans lequel nous pouvons encore monter. Voulons-nous que la France puisse encore être dans la course ? Voulons-nous avoir la capacité de protéger nos services numériques, nos données, sans demander poliment à une grande puissance de le faire à notre place ? Cette compétition, notre positionnement dans ce monde ne pourra se faire que si nous sommes maîtres avant tout de notre propre énergie.
Pour garder notre rang industriel, et si possible le faire remonter, il nous faut de l’électricité. Pas n’importe laquelle : une énergie disponible, prévisible dans son coût, qui ne plombe pas notre compétitivité mais qui la porte. C’est le socle de toute stratégie de réindustrialisation, bien avant les aides, les crédits d’impôt ou les grands discours sur la souveraineté. Sans électricité abondante et compétitive, tout le reste n’est que communication.
Malheureusement, le monde n’attend pas la France. Pendant que nous nous excusons de ne pas être capable de protéger nos données numériques nationales, la Chine avance à grand pas et porte sa capacité de data centers à 32 gigawatts fin 2025, elle vise 40 gigawatts d’ici la fin de cette année et près de 60 gigawatts en 2030, une croissance de près de 20 % par an tirée par l’intelligence artificielle et le calcul haute performance. Si nous voulons garder notre plan à l’échelle mondiale, rester dans la course à l’export, ne pas devenir de simples locataires de cette technologie, de toute innovation et être souverain de nos propres données c’est maintenant qu’il faut développer l’électricité. Pas dans cinq ans, quand la partie sera déjà jouée ailleurs.
Avons-nous le luxe d’attendre que l’ensemble des EPR français arrivent pour fournir cette électricité dont nous avons besoin maintenant ? Le calendrier du programme EPR2 vient encore d’être révisé, avec une mise en service à Penly désormais annoncée pour 2038. C’est un projet indispensable pour notre socle énergétique de long terme, mais il ne répondra pas à l’urgence de la décennie qui s’impose comme décisive. Une stratégie de souveraineté qui ne compterait que sur des réacteurs qui arriveront dans douze ans n’est pas une stratégie, c’est un pari sur le temps que nous n’avons pas.
Seule une électricité disponible de suite, que nous sommes capable de fournir rapidement sur notre sol avec un couplage Nucléaire historique / renouvelable nous permettra d’être au rendez-vous de nos ambitions. Le nucléaire historique reste notre matelas : un socle stable, déjà amorti, qui continuera de porter une part majeure de notre production décarbonée. Mais il ne grandit plus au rythme dont nous avons besoin. Ce sont l’éolien, le solaire et le stockage qui peuvent aujourd’hui apporter rapidement les volumes supplémentaires, à l’échelle et sans attendre une décennie de chantier.
Regardons les chiffres, parce qu’au fond, ce sont « juste des maths » !! En 2025, la France a produit 547,5 TWh d’électricité, dont 521 TWh d’origine décarbonée, plus de 95% du mix, avec un record d’exportations à 92,3 TWh. La programmation pluriannuelle de l’énergie fixe désormais l’objectif de porter la production électrique décarbonée entre 650 et 693 TWh en 2035, contre 458 TWh en 2023, pour répondre à une demande totale estimée à 618 TWh la même année. De plus, si nous voulons porter notre consommation électrique à 70% de notre énergie pour stopper notre hémorragie économique fossile d’ici à 2035 (contre 40% aujourd’hui), ce sont 1500 TWh que nous devons demain électrifier. Entre aujourd’hui et 2035, c’est donc une hausse de 40 à 50 % de notre production décarbonée qu’il faut trouver, en neuf ans, alors que le nouveau nucléaire ne produira pas un seul mégawattheure avant 2038. Cette équation-là, seules les énergies renouvelables peuvent la résoudre dans les délais impartis.
Chaque projet éolien ou solaire qui prend du retard en France, chaque raccordement, chaque autorisation qui s’enlise, c’est un mégawattheure de moins pour nos usines, nos data centers et nos emplois, et un mégawattheure de plus pour nos concurrents. Le temps que nous hésitions, la Chine et les Etats-Unis nous auront déjà effacé du paysage technologique et économique mondial.
La souveraineté énergétique n’est pas un slogan à réciter, c’est une course où le classement se joue chaque année qui passe. Nous avons les ressources, les compétiteurs, les projets et les territoires prêts à les accueillir. Ce qui nous manque, c’est la vitesse d’exécution et la cohérence politique. Accélérons notre production électrique avec du renouvelable pendant que le nucléaire historique tient le socle et que le nouveau nucléaire se construit pour la génération suivante. C’est en tenant les deux bouts, aujourd’hui et demain, que la France restera dans la course, plutôt que de la regarder passer.

